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Cinq ans après voici mon deuxième édito. Bien sûr il s’est passé énormément de choses : certaines racontées sur ce site, d’autres que je raconterai un jour, sans compter toutes celles que j’ai oubliées et celles que je garde pour moi. Durant ces cinq années riches en événements associatifs, en créations, en rencontres, en voyages, une histoire de fond me ralentissait comme un boulet.
Il y a cinq ans, donc, courant décembre j’ai porté plainte pour vol de chèques à l’encontre de la personne que j’employais comme auxiliaire de vie et qui petit à petit était devenue plus qu’une amie, une confidente. Le 2 Février 2010, l’aboutissement de cette plainte condamna cette dame à me rembourser sous peine de six mois d’emprisonnement.
Ayant obtenu un appartement dans un logement H.L.M. je me suis mis à la recherche d’auxiliaires de vie pour m’aider à faire mes repas et mon ménage. Quelques petites annonces posées dans le quartier et le « bouche à oreilles » m’ont permis de trouver rapidement deux personnes. Une qui venait m’aider pour toutes les petites choses que je ne peux pas faire, une à deux heures par jour, une autre pour le ménage quatre heures par semaine.
Par chance, Patricia une voisine de l’immeuble d’en face s’est trouvée disponible et pleine de bonne volonté pour venir travailler chez moi. Une auxiliaire de vie qui demeurait près de chez moi, c’était très rassurant y compris pour ma famille.
Tout se passait très bien à l’exception des déclarations que je faisais auprès de l’URSSAF car il y avait curieusement une erreur informatique tous les mois (uniquement pour cette Patricia pas pour l’autre personne). Au fil des années nos deux vies se sont rapprochées par des confidences naturelles qui se nouent lorsqu’on côtoie quelqu’un presque tous les jours. Parmi ses innombrables confessions j’en retiendrai une seule qui a soudé très fortement son emprise sur moi. Tous les lundis matin elle arrivait, l’air triste, fatiguée du week-end qu’elle passait auprès de son fils qui était dans le coma dans un hôpital militaire au début à Bordeaux puis à Toulouse. Pour lui changer les idées, je lui proposai donc de venir avec moi quand je partais pour des réunions. J’étais à l’époque membre de la Commission Nationale des Jeunes de l’A.P.F. et déjà membre du comité régional de la Fraternité Chrétienne des Personnes Malades et Handicapées. Par conséquent j’avais beaucoup de déplacements associatifs qui se déroulaient pour la plupart dans une ambiance amicale.
Très vite tout le monde connaissait Patricia et l’histoire de son fils plongé dans un coma à cause d’un microbe attrapé en piscine. Un jour, lors d’une conférence sur les problèmes d’élocution en Suisse à Neufchâtel elle a pu parler de son fils à un grand professeur, Dr Hubert. Je pensais en l’amenant avec moi lui permettre de changer un peu ses idées noires. Souvent j’aurais pu et j’aurais préféré demander à un ami ou à mes parents de venir avec moi mais, devant cette tristesse quotidienne, c’est à elle que je proposais de m’accompagner. M’accompagner signifiait pousser mon fauteuil et m’aider à manger… Il y a plus difficile.
Durant cette période assez intéressante où je n’étais pas très souvent chez moi j’ai commencé à remarquer que des chèques étaient débités de mon compte sans avoir de souvenir précis des sommes correspondantes. J’avais fait deux gros achats très proches en utilisant plusieurs chèques qui devaient être débités sur plusieurs mois. J'avais fait des folies en m’achetant un lit et des lunettes, quel luxe ! Un jour j’ai demandé à Patricia d’aller chez mon opticien vérifier un de ces chèques, qui avait probablement été débité en retard. Effectivement, c’était le cas. Cependant, au cours des mois suivants, d’autres chèques ne me rappelant rien, apparaissaient sur les relevés de comptes que je consultais par internet. Je ne les recevais plus par la poste, mais, naïvement, je pensais que la consultation par internet remplaçait les envois postaux. Je commençais donc à faire très attention à mon sac dans les divers lieux que je fréquentais et je devenais anxieux, méfiant et inquiet.
Un jour, j’ai établi la liste de ces chèques dont les talons avaient aussi disparus de mes chéquiers. Patricia étant de plus en plus présente, envahissante, c’est à elle que je me suis confié. Quand ma mère venait me voir, Patricia arrivait aussitôt puisqu’elle voyait sa voiture. Aussitôt la discussion revenait sur son fils et la garde de sa petite fille. Des fois nous parlions même de la mort de son fils et de l’organisation qu’il aurait fallu faire lorsque ce jour arriverait ! Pas facile de discuter avec mes parents des chèques qui m’inquiétaient et dont j’étais sûr de résoudre moi-même le mystère de leurs disparitions. Ne voyant aucun « coupable », j’ai été à la banque demander la photocopie des chèques …accompagné par Patricia !
Quelques mois plus tard, n’ayant toujours rien reçu, je lui ai demandé de repartir à la banque (je ne pouvais pas me garer à côté puisque à l’époque je n’avais pas une voiture comme maintenant dans laquelle je mets mon fauteuil électrique). C’était donc plus simple de demander à quelqu’un d’y aller pour moi. Elle a vu le directeur de l’agence (m’a donné sa carte) qui lui a dit qu’il avait envoyé les photocopies des chèques et qu’il fallait attendre. Quelques semaines plus tard, j’ai écrit à ce directeur qui m’a confirmé qu’il avait bien envoyé ces photocopies…
Je suis parti deux semaines aux JMJ de Cologne et quelques jours avant de partir, j’ai enfin pu me confier à mes parents (et appris également ce que Patricia leur racontait de nos voyages et des amis que je lui faisais rencontrer …nous nous sommes rendus compte qu’elle essayait réellement de nous mettre en situation de rupture). Au retour, un chèque avait été encaissé durant mon absence ! Cette fois-ci, ce sont mes parents qui se sont rendus à la banque pour demander la photocopie du chèque en précisant de ne pas me l’envoyer. On paniquait en soupçonnant tout le monde. Quelques jours après, je suis parti en centre de rééducation non loin de chez moi. Patricia venait pratiquement tous les jours me voir. Je lui disais que ce n’était pas la peine. La rééducation se passait très bien et je me donnais à fond : j’étais épuisé quand elle arrivait. Elle voulait me porter mon courrier, ce que je refusais puisque je profitais de ce séjour pour me couper un peu des affaires courantes et m’occuper de moi. Une fois elle m’a quand même apporté mon chéquier, qui ne me servait à rien dans ce centre.
Au retour, mes parents et moi avons vu que le chèque en question avait été encaissé au nom de Madame Huguette L. « Huguette ? Qui est-ce ? » M’ont demandé mes parents ! Alors je me suis rappelé du premier jour où cette Patricia m’a accompagné à l’aéroport et où le billet ne correspondait pas à sa carte d’identité sur laquelle était mentionné Huguette. Je me rappelais aussi de ce jour où agacé par le site internet de l’URSSAF, je lui ai demandé de porter sa carte de sécurité sociale et non le numéro qu’elle me portait sur un morceau de papier. Son numéro était faux puisqu’elle avait 10 ans de plus que ce qu’elle me disait.
Malgré le choc, nous avons été porté plainte aussitôt sans penser à prendre les talons des chéquiers qui avaient disparus à notre retour. La police ma conseillé de la garder à mon service le temps de l’enquête : qui consistait à redemander les photocopies des chèques que j’avais déjà demandées à la banque. J’aurais aimé une enquête sur elle car je ne savais plus qui elle était : mais comment provoquer une telle enquête ?
En Décembre, je n’avais toujours aucune nouvelle de la police et la situation était trop difficile. Je prenais même mon sac à main lorsque j’allais faire ma toilette à la salle de bains car elle arrivait toujours avant l’heure ! Un soir, ma mère était chez moi et en partant elle a été mettre du linge à sécher dans ma cave. Mais mon sèche linge était plein d’affaires qui ne m’appartenaient pas … quelle stupeur ! Combien de fois aurait- elle pu s’en servir à mes dépens ? Que de questions sont remontées à nous sur des choses étranges comme des petits objets qui disparaissaient, des numéros de téléphone inconnus qui figuraient sur les factures de téléphone … cela paraît stupide de ne pas réagir au premier soupçon, mais pour moi, dire à la personne qui était sensée m’aider tous les jours : « à quoi correspondent ces numéros de téléphone ? » était trop difficile. Je me suis laissé faire. Ce même soir, lorsqu’elle est venue sonner à ma porte pour récupérer son linge je n’ai pas ouvert et je lui ai dit que je ne voulais plus la voir. Avec ma mère nous avons appelé la police pour expliquer la situation et avoir quelques conseils. Nous étions perdus ! Le lendemain nous lui avons rendu son linge et elle m’a donné sa démission. J’ai changé les serrures des portes et de la boite aux lettres et mes relevés de comptes sont revenus naturellement. Elle avait fait un double de mes clés de boite aux lettres.

Heureusement que je n’ai pas attendu que la police la convoque après avoir reçu la photocopie des chèques… Un an après !
Lors de sa convocation, elle a tout avoué. Difficile de nier l’évidence !
En Juillet 2006, j’ai reçu une convocation au Tribunal pour une conciliation : il n’était pas écrit que je pouvais la refuser. Cela c’est très mal passé. Je n’ai pas eu le droit de me faire assister pour ma communication sous prétexte que j’avais une avocate. C’était encore une situation stupide mais puisque je savais qu’elle avait avoué à la police, je n’ai pas bataillé. J’ai eu tort. La confrontation s’est transformée en interrogatoire. La police lui ayant fait peur elle a avoué sans réfléchir. Devant le délégué du Procureur elle a tout nié ! Même ce chèque encaissé dans un magasin de jouets où son numéro de carte d’identité était mentionné. J’ai même été obligé de signer plusieurs fois pour montrer que la signature des chèques contestée n’était pas la mienne. Elle disait que c’est moi qui signais ces chèques. Après trois quarts d’heure d’aberration comme celle-ci, elle me proposa tout simplement de me rembourser sans pour autant reconnaître les faits : dernière humiliation ! J’ai pu dire que je voulais aller en justice.
Deux ans et demi plus tard j’ai écrit au procureur pour savoir si cette affaire ne risquait pas d’être oubliée. Deux mois plus tard j’avais enfin la date de l’audience.
Convoqué à quatorze heures le 2 Février 2010 nous sommes entendus vers dix huit heures. Fatigué mais soulagé car toute l’après-midi le doute que le jugement soit reporté planait sur nous. Le rappel des faits et le réquisitoire excellent du procureur m’ont fait oublier le reste de l’après-midi. C’était un peu incroyable et très réconfortant d’entendre des paroles choisies, éclatantes et éloquentes, comme au théâtre, mais exprimant parfaitement la situation et mon ressenti, sorties d’un homme que je ne connaissais pas et qui avait pourtant tout compris. (C’était comme dans Cyrano quand ce dernier parle à la place de Christian). Le charme n’a pas duré car la plaidoirie de la partie adverse m’a perturbé : encore des mensonges auxquels je n’avais pas droit de répondre. J’espérais naïvement enfin savoir toute la vérité par exemple comment allait son fils (s’il existait même !). Dans ce genre d’audience c’est l’accusé qui parle en dernier.
J’ai pu parler, avant, mais hélas je n’avais pas préparé de texte, je ne pensais pas qu’on aurait le temps de parler. La juge a repris un élément de la lettre que j’avais envoyée au procureur et m’a demandé si je voulais m’exprimer là-dessus. Je lui ai écrit qu’après avoir porté plainte je m’étais rendu compte de beaucoup de choses que je n’ai pas pu mettre dans le dossier : cette impression que mes parents et moi auraient pu être « séparés » par une tentative de manipulation. J’ai pu l’exprimer en deux ou trois phrases, que mon père répétait pour plus de clarté afin de ne pas me retrouver dans la situation de la conciliation. Encore quelques minutes d’attente et le jugement est tombé : une obligation de me rembourser et une peine de prison si elle ne paie pas. Malgré ça le soulagement a été long à venir. Comme s’il m’avait fallu trois jours pour sortir de l’audience et sept autres pour attendre la certitude qu’elle ne ferait pas appel.
Heureusement cette histoire n’était en moi qu’un arrière fond durant ces années, comme un frein à main ralentit une voiture, j’avais un peu plus de mal à avancer que d’habitude. J’en suis enfin débarrassé et libre !
J’ai changé plusieurs fois d’auxiliaire de vie en essayant d’être plus exigeant dans mes choix. Etre capable d’écrire sur un ordinateur remplit un besoin essentiel pour ma communication que je ne peux pas satisfaire seul. L’écriture n’est pas automatiquement identifiée comme un besoin dans les grilles d’évaluation qui permettent de fixer le montant de l’allocation compensatrice pour tierce personne grâce à laquelle je paye mes auxiliaires de vie. Etre plus exigeant est nécessaire à l’amélioration de la qualité de vie. Cependant la qualité de vie d’une personne handicapée reste toujours une notion vague. Lorsque je règle certains problèmes quotidiens, d’autres apparaissent. Comme si cette exigence dans le choix d'une tierce personne faisait apparaître les besoins oubliés ou plutôt dont l’habitude d’être moyennement satisfaits devenait de plus en plus insupportable. Probablement est-ce l’effet de l’âge. Même si je suis jeune à 35 ans, toujours devoir se battre pour tout simplement vivre à peu près normalement doit user le corps et l’esprit plus rapidement que pour une personne dite valide.

bdp